Forêts et changement climatique : préparer l’avenir maintenant !

La Lettre B – revue de France Bois Forêt – avril 2021 : Entretien EXCLUSIF avec Philippe Gourmain, expert forestier, président du comité spécialisé de Gestion durable des forêts au Conseil supérieur de la forêt et du bois.

Mettre en place une sylviculture adaptative qui intègre la diversité des situations et minimise le risque pour lutter contre le changement climatique, et dégager des orientations éprouvées indispensables aux propriétaires : c’est l’objectif de la feuille de route1 élaborée par l’ensemble de la filière forêt-bois qui réaffirme ses engagements à travers neuf priorités pour adapter les forêts au changement climatique.

La Lettre B – Quel est le point de départ de cette feuille de route ?

Philippe Gourmain – Elle résulte d’une commande du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation auprès des professionnels de la filière forêt-bois, lesquels ont analysé l’impact du changement climatique sur leur activité dans les trente à cinquante prochaines années. C’est un phénomène inertiel, qui va durer et s’amplifier. Auparavant, le propre de la forêt était la stabilité et la prévisibilité, en fonction d’un lieu et de conditions pédoclimatiques, vers un état futur connu et documenté. Mais aujourd’hui, nous entrons dans une ère dans laquelle les trajectoires et points d’arrivée sont inconnus.

Comment avez-vous travaillé ?

Nous avons organisé plusieurs ateliers pour réunir tous nos savoirs. La recherche est très présente sur ces questions forestières, telles la réaction des écosystèmes, les interactions entre les espèces, etc. Il existe un environnement scientifique, administratif et institutionnel capable de répondre aux questionnements des forestiers. Ce champ est investi depuis longtemps par des compétences de haut niveau, avec des réseaux à l’étranger. Les forestiers disposent déjà de données qui, malgré les incertitudes, leur permettent de se projeter.

Quel est l’objectif de la démarche ?

Améliorer la résilience des forêts, afin qu’elles soient capables de revenir à un état d’équilibre après une perturbation et de fournir les biens et services qui nous sont indispensables.

Continuer à gérer la forêt à travers les trois composantes, économique, sociale et écologique. Nous réaffirmons cet objectif, très ambitieux au regard de la force du changement climatique.

En quoi consiste la stratégie d’adaptation ?

En premier lieu, sortir de la gestion courante, celle pratiquée dans un univers très prévisible, pour passer à une gestion adaptative avec une approche itérative. Il nous faut donc revoir nos objectifs et pratiques sur les peuplements forestiers, tous les trois à cinq ans, et non tous les dix ou vingt ans comme nous le faisions jusqu’à aujourd’hui. C’est inédit ! Cela implique une remise en question qui ne doit pas être vécue comme un échec du forestier, mais comme une évolution nécessaire.

Quel est le deuxième point ?

Continuer à prendre des décisions malgré l’incertitude non réductible ; par exemple, nous ne connaissons pas la réaction dans trente ans de certaines essences face à une augmentation d’un demi-degré Celsius, y compris celles que nous pensions stables, comme le chêne. Pour autant, nous devons poursuivre la gestion, mais en modifiant entre autres la durée de certaines rotations.

Troisième point : adopter des pratiques connues pour favoriser la résilience, c’est-à-dire la capacité d’un écosystème à résister à une perturbation. Ce qui signifie diversifier les essences lors des boisements ou en régénération naturelle. Une parcelle de cent hectares plantée d’épicéas n’est plus envisageable. La diversification des essences est absolument essentielle pour réduire le risque. C’est du bon sens de ne pas mettre tous les œufs dans le même panier. Tout aussi cruciale, la préservation des sols2 : éviter les engins trop lourds, etc. Il faut protéger leur capacité de maintien et de résistance au stress. Et enfin, prendre davantage en compte la biodiversité. Car un écosystème à un haut niveau de biodiversité est, à priori, mieux armé pour résister.

Ce qui signifie, par exemple, le maintien de bois morts au sol ?

Oui, le vieux bois et le bois mort sont les stades ultimes du cycle forestier, où vivent des espèces que l’on ne retrouve pas lors des stades juvénile et adulte. Globalement, on estime que plus les peuplements sont diversifiés, meilleure est leur résistance, notamment contre les insectes, car ces derniers vont faire face à leurs propres prédateurs. Or le changement climatique induit une hausse de température favorable aux insectes. D’où l’intérêt évident de travailler sur ce volet biodiversité. Une forêt monospécifique, c’est un risque accru de cluster avec des attaques de parasites massives.

Cette stratégie suppose des prérequis ?

Tout à fait. Le déploiement de cette politique d’adaptation impose, au préalable, un certain nombre d’actions. Le prérequis numéro un est la réduction drastique des populations de sangliers et de cervidés3. Sans elle, ce plan est illusoire. Ces animaux consomment préférentiellement des essences, tel le chêne, plus résistantes au changement climatique. Prenons pour exemple un peuplement dans les Ardennes, comprenant des mélanges de chênes et un peu d’épicéas : les semis des premiers sont consommés, contrairement à ceux des épicéas. Mais ces derniers succombent aux scolytes et sont sensibles à la sécheresse. Ce n’est donc pas tenable.

Autre prérequis plus simple à lever : partager avec la société le diagnostic de la situation et la nécessité d’un accompagnement fort, car les paysages forestiers vont changer. Pour nos concitoyens, la forêt symbolise une forme de permanence. Or il va y avoir un bouleversement paysager, et il faut que le grand public le comprenne. Sans cela, il y aura des oppositions.

Cela veut dire des actions de communication ?

Oui, mais ça ne suffit pas. D’autres canaux sont envisageables : les écoles4, les artistes… Le grand public a besoin de comprendre, d’être associé au processus de discussion (soit un changement nécessaire de mentalité, NDLR), car les forestiers ont plutôt l’habitude de décider seuls.

Et une fois ces prérequis établis ?

Neuf priorités ont été définies . Nous avons la chance d’avoir des services, des organismes efficaces, qui n’ont pas attendu le réchauffement climatique pour faire de la veille sanitaire, travailler sur la sensibilité des écosystèmes… Le Département de la santé des forêts, par exemple, est un outil rodé, qui fonctionne bien et publie régulièrement. Tout comme le RMT AForce (reseau-aforce.fr)financé via France Bois Forêt. Nos priorités s’appuient sur ces dispositifs déjà opérationnels. Il s’agit de les adapter au nouveau concept.

9 priorités

1 – Renforcer la coopération scientifique et les connaissances : R&D ; réseaux d’expérimentations ; structuration au niveau européen…

2 – Diffusion des connaissances et appropriation des outils de diagnostic et de décision : accès facilité aux données et retours d’expériences ; cartographie des outils et manuels d’utilisation ; formation ; indicateurs d’alertes.

3 – Intégrer les pratiques sylvicoles améliorant la résilience pour diminuer les risques et limiter l’impact des crises : communication renforcée ; formation ; transformation des peuplements vulnérables…

4 – Mobiliser les moyens financiers permettant aux propriétaires d’investir pour adapter leurs forêts : dispositifs d’incitation et aides existantes renforcés et simplifiés ; rémunération des services écosystémiques non marchands de la forêt (épuration de l’eau, stockage du carbone)…

5 – Conforter la veille et le suivi sanitaire et organiser la gestion de crise : consolidation du réseau Santé des forêts ; adaptation des réglementations et procédures ; organisation collective de veille et de gestion de crise ; dispositif d’aide permanent pour les peuplements sinistrés ; contrôle renforcé aux frontières contre l’introduction de nouveaux pathogènes, tel le champignon responsable du flétrissement du chêne (États-Unis).

6 – Renforcer et étendre les dispositifs de prévention et de lutte contre les risques abiotiques, notamment la défense contre les incendies (DFCI) : identification des espèces et peuplements exposés ; réévaluation nationale des risques ; renforcement du dispositif DFCI ; prévention et sensibilisation ; modernisation des moyens de lutte.

7 – Préparer et accompagner l’adaptation de l’amont de la filière, en développant une solidarité élargie pour être en mesure de préparer les ressources forestières futures : renforcement des capacités de récolte et de production des matériels forestiers de reproduction (MFR) ; sécurisation de la chaîne de production de plants et de plantation ; accompagnement de l’investissement.

8 – Préparer et accompagner l’adaptation des entreprises de l’aval de la filière : anticipation et suivi des besoins ; investissement pour adapter les outils de production aux nouvelles essences.

9 – Renforcer le dialogue et la concertation, développer l’animation et la médiation entre acteurs au sein des territoires

Comment voyez-vous l’avenir de la forêt ?

Il faut rester optimiste et se garder d’aborder le changement climatique de manière mortifère… Se dire que l’on va participer activement et positivement à cette aventure. Il y a une obligation de repenser un nouveau rapport à la nature. « L’avenir n’est pas ce qui va nous arriver, mais ce que nous allons en faire. » Une citation bien à propos du philosophe français Henri Bergson. 1 Préparée dans le cadre d’une méthodologie validée par le comité spécialisé « gestion durable des forêts » du Conseil supérieur de la forêt et du bois.

Les porteurs de cette feuille de route

Centre national de la propriété forestière (cnpf.fr), Experts forestiers de France (foret-bois.com), France Bois Forêt (franceboisforet.fr), institut technologique Forêt Cellulose Bois-construction Ameublement (fcba.fr), Fédération des forestiers privés de France (fransylva.fr), Fédération nationale du bois (fnbois.com), Fédération nationale des chasseurs (FNC), Fédération nationale des communes forestières (fncofor.fr), France Nature Environnement (fne.asso.fr), Fédération nationale des entrepreneurs des territoires (fnedt.org), Groupement d’intérêt public sur les écosystèmes forestiers (gip-ecofor.org), Institut national de l’information géographique et forestière (ign.fr), Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (inrae.fr), Office national des forêts (onf.fr), Réserves naturelles de France (reserves-naturelles.org), Société forestière de la Caisse des dépôts (forestiere-cdc.fr), Syndicat national des pépiniéristes forestiers (pepiniereforestiere.fr), Union de la coopération forestière française (lescooperativesforestieres.fr), Union française des industries des cartons, papiers et celluloses (copacel.fr), Union nationale des entreprises du paysage (lesentreprisesdupaysage.fr).

Le Monde – 8 octobre 2019. La forêt européenne se consume elle aussi. Ph Gourmain

L’Etat s’émeut des incendies en Sibérie et en Amazonie, mais devrait surtout agir pour aider les forêts françaises à faire face aux conséquences du changement climatique, estime l’expert forestier.

Les forestiers sont habitués aux grandes crises qui frappent les forêts du pays tous les dix ans environ. Les tempêtes de 1987 en Bretagne, de 1999 sur les deux tiers du pays et de 2009 en Aquitaine sont encore dans les esprits. A chaque fois, les quantités impressionnantes d’arbres à terre avaient entrainé l’effondrement des cours du bois. Seules des aides massives avaient permis de reconstituer les surfaces détruites. 900 millions d’euros ont été investis par l’Etat après la tempête de 1999, 500 000 millions après celle de 2009.

Depuis deux saisons, c’est un autre phénomène qui touche les forêts : sous l’effet de deux sécheresses successives, de plusieurs épisodes de canicules et des attaques d’insectes, épicéas, sapins, hêtres, pins sylvestres d’un grand quart Nord-Est dépérissent.  D’ores et déjà, l’ONF qui gère les forêts publiques, estime que 60 000 ha sont sinistrés. Si on y ajoute les surfaces de la forêt privée, plus difficiles à estimer en raison d’un grand morcellement, on dépasse les 100 000 ha, l’équivalent de 20 % d’un département français. Avec une valeur de l’épicéa qui est passée de 60 à 15 €/m3 en moyenne, cela représente une perte financière considérable pour les communes forestières, pour l’Etat propriétaire des forêts domaniales et les propriétaires privés qui n’auront pas les moyens de reconstituer les parcelles détruites.

Ce qui frappe dans cette crise, c’est sa durée interminable, son caractère global puisque feuillus et résineux sont touchés, et sa dimension européenne. Les dépérissements impactent les forêts sur un grand arc qui s’étend des Balkans à la Scandinavie. Les pertes cumulées en Europe dépassent largement les 100 millions de m3 correspondant approximativement à une année de croissance de l’ensemble de la forêt française.

Victime et solution

Il faut se rendre à l’évidence, la plupart de nos essences forestières ne sont plus adaptées au changement climatique, aux pics de température extrêmes et aux sécheresses à répétition. Comme les chercheurs de l’Inra l’annonçaient il y a plus de 15 ans, les aires de répartition d’essences comme le hêtre, le sapin ou le chêne pédonculé vont se réduire, confinant les survivants en altitude, dans des versants Nord ou des fonds de vallée très frais. Les espèces végétales sont cependant capables d’adaptation voire de « migration ». Après la dernière glaciation, les chênes ont profité du recul des glaces pour coloniser la France en 2000 ans, soit un déplacement d’environ 500 m par an. On peut aussi espérer qu’au sein des communautés végétales, la sélection naturelle fasse émerger des individus plus résistants. Mais le phénomène est d’une telle violence que les mécanismes naturels d’adaptation ne suffiront pas. Nous devons donc nous préparer à plusieurs décennies de grand remplacement végétal avec un changement profond de nos paysages forestiers.

Et pourtant, si la forêt est la première victime du changement climatique, elle est aussi une partie de la solution ! Les politiques de lutte contre le changement climatique comprennent deux volets principaux : la réduction de l’usage des énergies fossiles et l’augmentation du stockage du carbone par les forêts. La mise en place du premier volet se heurte à nos propres contradictions. Réduire les émissions de CO2 implique non seulement de verdir notre économie mais aussi de modifier notre alimentation, notre façon de nous déplacer et de voyager. C’est un changement de notre mode de vie actuel que nous ne sommes pas spontanément disposés à abandonner.

Accompagner la mutation végétale

Dans ce contexte difficile pour les Etats, améliorer les capacités de stockage du carbone par la forêt apparait comme une voie porteuse d’espoir. Planter des arbres peut donc non seulement améliorer la pompe à CO2 que constituent les forêts, mais c’est aussi la condition nécessaire pour assurer la continuité de la production de biens et de services par les forêts. Rappelons qu’une forêt produit du bois qui est la seule matière première renouvelable. A l’inverse de matériaux comme le béton ou l’acier très gourmands en énergie, le bois est un matériau « bas carbone ». Le développement du bois énergie, c’est-à-dire l’utilisation de sous-produits de la forêt pour produire chaleur et l’électricité apparait également comme une substitution aux énergies fossiles.

Mais la forêt n’est pas qu’une « usine à bois ». A l’inverse des paysages agricoles dans lesquels la biodiversité s’est effondrée en quelques décennies, la forêt a conservé une biodiversité correcte parce qu’elle est globalement gérée de manière extensive avec peu d’intrants.  La forêt est en outre une source essentielle de ressourcement pour une population de plus en plus urbaine. La forêt joue également un rôle fondamental dans le cycle de l’eau en préservant la qualité de l’eau potable. Enfin, la couverture forestière assure une protection efficace contre l’érosion et les glissements de terrain en montagne.

C’est parce que la forêt doit continuer à remplir toutes ces fonctions, au premier rang desquelles le stockage du carbone, qu’il faut accompagner cette vaste mutation végétale. Les forestiers européens devront rapidement inventer de nouveaux modes de gestion qui associeront des essences locales et des variétés provenant de régions plus méridionales. Les moyens à consacrer à ces travaux sont considérables. On peut estimer que la reconstitution des 100 000 ha de forêt d’ores et déjà condamnés nécessitera un investissement de 3500 €/ha ; montant pouvant même dépasser 5000 €/ha s’il faut protéger les plants contre les cervidés devenus surabondants. L’ensemble de ces travaux correspond à un budget de 350 à 500 millions d’euros au minimum… 

Cet été, l’opinion s’est émue à juste titre des incendies en Sibérie et en Amazonie. Moins spectaculaire sans doute, mais beaucoup plus proche de nous et tout aussi inquiétant, la forêt européenne, notre « poumon », se consume elle aussi. Il est grand temps de concevoir un plan pour financer la recherche opérationnelle sur les nouvelles pratiques forestières et leur mise en œuvre à une vaste échelle. Quand l’ampleur de la crise écologique a tendance à conduire à un abattement collectif, voire à une forme de « climato-dépression », s’engager au niveau européen dans ce projet fédérateur apporterait à nos concitoyens des perspectives enfin positives.

Journées du patrimoine

Vidéo – « Apprentissage et Patrimoine ». Ces journées thématiques du patrimoine ont été l’occasion de montrer qu’il est possible de tailler, assembler, monter une ferme de la charpente de Notre-Dame de Paris selon deux méthodes différentes : celle des Compagnons du Devoir et celle des Charpentiers sans Frontières. Elles ont pour point commun un savoir-faire incroyable, acquis et transmis à la jeune génération.

La ferme numéro 7, est emblématique car en plus d’être située au-dessus de la nef de la cathédrale, elle concentre l’expérience et les aboutissements du XIIIème siècle en matière de charpente. Elle a été réalisée à partir de chênes de forêts publiques et privées, donnés par les propriétaires.

Atrium – juin 2019 – Une charpente en chêne pour Notre-Dame ! Interview de Ph Gourmain

La générosité des Français ne s’arrête pas au don financier : à la suite de l’incendie de Notre-Dame de Paris, des propriétaires forestiers s’engagent à fournir les arbres nécessaires pour restaurer sa charpente. Philippe Gourmain, président des Experts forestiers de France, administrateur de l’Interprofession nationale France Bois Forêt, pilote avec Pierre Piveteau, ex-gérant de Pivereaubois, la coordination nationale France Bois Notre-Dame de Paris et nous présente cette démarche.

Orianne Masse : Pourquoi une charpente en bois pour Notre-Dame ?

Philippe Gourmain : La destruction partielle de la cathédrale parisienne m’a révélé une grande méconnaissance des forêts françaises par le plus grand nombre, c’est pourquoi je me suis engagé dans ce projet. Il est nécessaire que les forestiers prennent la parole dans ce débat.  Nous voulons une charpente en chêne autant pour des raisons patrimoniales qu’environnementales. Les engagements de la France relatifs aux Monuments Historiques et à la réduction des émissions de CO2 poussent dans le sens d’une restauration en bois.

Nos réserves sont-elles suffisantes ?

PG : Ce chantier impressionne car Notre-Dame est un symbole, mais il ne s’agit pas d’une opération exceptionnelle en quantité. Aujourd’hui les forêts françaises comptent plus de 3,8 millions d’hectares de chêne, soit quelques 90 millions d’individus. La restauration de la charpente de Notre-Dame nécessite environ 1 200 arbres. Nous pouvons répondre à cette demande. De nombreux propriétaires publics et privés de toute la France ont proposé de fournir les arbres nécessaires, soulignant le lien fort entre la capitale, les régions, les communes forestières et le monde rural. Nous proposons aussi d’intégrer à la restauration des chênes mémoriels provenant des champs de bataille du XXème siècle, pour en faire aussi un témoin de notre histoire récente.

En quoi serait-ce une charpente du XXIème siècle ?

PG : Le bois est le matériau écologique du 21ème siècle ; au 12ème siècle, il était la seule ressource disponible mais aujourd’hui, c’est un matériau choisi et renouvelable. Il permet de stocker durablement le carbone dans les bâtiments. Enfin, ce chantier de restauration exemplaire servirait de vitrine vivante des savoir-faire français. Par sa dimension collective, nationale, historique et symbolique, ce projet fait œuvre d’art immatérielle : un projet humain profondément ancré dans son temps.

La générosité des Français ne s’arrête pas au don financier : à la suite de l’incendie de Notre-Dame de Paris, des propriétaires forestiers s’engagent à fournir les arbres nécessaires pour restaurer sa charpente. Philippe Gourmain, président des Experts forestiers de France, administrateur de l’Interprofession nationale France Bois Forêt, pilote avec Pierre Piveteau, ex-gérant de Pivereaubois, la coordination nationale France Bois Notre-Dame de Paris et nous présente cette démarche.

Orianne Masse : Pourquoi une charpente en bois pour Notre-Dame ?

Philippe Gourmain : La destruction partielle de la cathédrale parisienne m’a révélé une grande méconnaissance des forêts françaises par le plus grand nombre, c’est pourquoi je me suis engagé dans ce projet. Il est nécessaire que les forestiers prennent la parole dans ce débat.  Nous voulons une charpente en chêne autant pour des raisons patrimoniales qu’environnementales. Les engagements de la France relatifs aux Monuments Historiques et à la réduction des émissions de CO2 poussent dans le sens d’une restauration en bois.

Nos réserves sont-elles suffisantes ?

PG : Ce chantier impressionne car Notre-Dame est un symbole, mais il ne s’agit pas d’une opération exceptionnelle en quantité. Aujourd’hui les forêts françaises comptent plus de 3,8 millions d’hectares de chêne, soit quelques 90 millions d’individus. La restauration de la charpente de Notre-Dame nécessite environ 1 200 arbres. Nous pouvons répondre à cette demande. De nombreux propriétaires publics et privés de toute la France ont proposé de fournir les arbres nécessaires, soulignant le lien fort entre la capitale, les régions, les communes forestières et le monde rural. Nous proposons aussi d’intégrer à la restauration des chênes mémoriels provenant des champs de bataille du XXème siècle, pour en faire aussi un témoin de notre histoire récente.

En quoi serait-ce une charpente du XXIème siècle ?

PG : Le bois est le matériau écologique du 21ème siècle ; au 12ème siècle, il était la seule ressource disponible mais aujourd’hui, c’est un matériau choisi et renouvelable. Il permet de stocker durablement le carbone dans les bâtiments. Enfin, ce chantier de restauration exemplaire servirait de vitrine vivante des savoir-faire français. Par sa dimension collective, nationale, historique et symbolique, ce projet fait œuvre d’art immatérielle : un projet humain profondément ancré dans son temps.

Le Figaro 3 mai 2019 – Des chênes de France pour Notre-Dame de France. Tribune de Ph Gourmain

L’incendie de Notre-Dame nous rappelle la part indispensable que constitue le patrimoine dans notre identité. L’émotion suscitée par cet événement nous invite à une réflexion de grande ampleur : quelle liberté notre époque peut-elle prendre vis-à-vis d’un tel monument ?

Quelle liberté pouvons-nous prendre vis-à-vis de nos engagements internationaux et de nos lois, comme celle de 1913 sur les monuments historiques ? Rappelons que la cathédrale est classée Patrimoine Mondial de l’Humanité par l’Unesco, que la France a signé la Charte de Venise sur les monuments, et qu’elle est initiatrice et signataire de l’accord de Paris qui recommande une réduction des émissions de CO2. Cet engagement implique entre autres l’usage de matériaux « bas carbone ».

Quelle liberté pouvons-nous prendre vis-à-vis de la mémoire des architectes et du peuple bâtisseur qui a donné sa vie pendant des siècles pour édifier Notre-Dame ?

Enfin, quelle liberté pouvons-nous prendre vis-à-vis de l’héritage historique que nous laisserons aux générations futures, héritage que nous n’avons pas toujours su entretenir et sauvegarder ?

La sagesse voudrait que nous répondions collectivement à ces questions avant d’en appeler à un éventuel coup de crayon architectural.

Malheureusement, le politique nous impose une temporalité qui n’est ni celle de l’analyse des événements ni celle de la projection. Davantage habitués au « temps long » et à la discrétion, les forestiers français sont eux aussi amenés à prendre position, à rentrer dans le débat et à proposer un projet en phase avec leur raison d’être.

Nous ne pouvons pas accepter que la « forêt » de Notre-Dame de Paris, cette majestueuse charpente de plus de 800 ans, soit définitivement évacuée de nos mémoires par des projets futuristes. Propriétaires forestiers publics et privés, Office National des Forêts, experts et gestionnaires forestiers, exploitants, bûcherons, transporteurs, scieurs… affirmons aux côtés des entreprises du patrimoine que les chênes existent en quantité en France et que le savoir-faire et les compétences sont prêts à se mettre au service de cette restauration historique. Nous comprenons cependant que la flèche, signature d’une époque, puisse susciter un désir de création contemporaine. Ce n’est pas à nous d’en décider.

Nous préférons nous focaliser sur ce qui fait l’essence même de nos métiers : la charpente, que nous proposons de restaurer avec des chênes de France 

La France, premier réservoir de chêne au monde, dispose de la ressource nécessaire pour mener à bien ce projet. Depuis des décennies, les forêts françaises font l’objet d’un suivi statistique régulier par l’Inventaire Forestier National, dépendant de l’IGN.

Sur l’ensemble du territoire, le chêne couvre une surface de 3,8 millions d’hectares, pour un stock estimé à 600 millions de m3 et 1,2 milliards d’arbres ! Chaque année, ce stock s’accroit de 14 millions de m3 alors que la récolte annuelle représente moins de 50 % de cet accroissement. Pour les seules grumes (partie la plus noble de l’arbre utilisable notamment par les scieries), la récolte annuelle se situe autour de 2,2 millions de m3.

En matière d’impact écologique et de bilan carbone, difficile de faire mieux que le chêne !

Si on ne prend en compte que les chênes de diamètre de 50 cm ou plus, c’est-à-dire ceux pouvant fournir des éléments de charpente pour Notre-Dame de Paris, le stock est estimé à 250 millions de m3, soit 90 millions d’arbres environ.

Les besoins pour la restauration de Notre-Dame sont d’ores et déjà très largement couverts par les dons des propriétaires publics et privés. Ces besoins sont estimés à 2 à 3000 m3 de chênes, soit 0,1 % de la récolte annuelle. Cela représente entre 1000 et 1200 arbres tout au plus. Dès lors, difficile de parler de déforestation ou de catastrophe écologique. Libérons-nous donc de cette inquiétude, d’autant plus que le projet porté par la filière forêt-bois prévoit une collecte modeste et diffuse qui représenterait l’équivalent de 75 arbres par région administrative, ou encore un arbre exploité pour 36 communes.

Le bois est le matériau écologique du XXIème siècle. En effet, quand un chêne est prélevé, il a déjà assuré son renouvellement par des jeunes semis situés à proximité. Si ce n’est pas le cas, les forestiers replantent de jeunes arbres. C’est donc un matériau renouvelable. Ensuite, la mise en œuvre du bois est peu coûteuse en énergie et émet peu de carbone. Enfin, un arbre absorbe du CO2 et permet de stocker durablement du carbone dans les bâtiments. Aucun autre matériau n’offre des propriétés équivalentes.

Le chêne, matériau incontournable pour une restauration historique

Les sections des pièces de charpente utilisées dans les cathédrales sont assez modestes. Ceci pour une raison simple : les outils de levage de l’époque ne permettaient pas de recourir à des pièces trop lourdes. L’actuelle forêt française peut aisément fournir les débits désirés, dont les plus importants mesurent dans les 15m de long, pour une section de 40 cm par 40 cm.

Les spécialistes de la restauration de monuments et les historiens confirment que les bois utilisés pour ce type de charpente sont travaillés « en vert », c’est-à-dire qu’ils n’ont pas besoin d’être séchés. Cependant, si les services des Monuments Historiques exigeaient le recours à des bois secs pour quelques pièces particulières, il serait tout à fait possible de recourir au séchage artificiel, qui est parfaitement maitrisé par nos entreprises. Le recours au bois n’engendrera donc aucun retard dans la conduite du chantier, puisque les éléments seront sciés selon les exigences techniques des architectes des Monuments Historiques et des bureaux d’étude.

Un projet collectif et symbolique

Nous proposons de fournir gratuitement des chênes provenant de toutes les régions de France, car nous tenons à souligner le lien fort qui rattache la capitale aux régions, aux communes forestières et au monde rural. En unissant dans un même élan bâtisseur les 440 000 professionnels de la filière forêt-bois, nous donnons une âme à un matériau et un sens profond à une aventure architecturale. Enfin, nous trouverons des chênes mémoriels provenant des champs de bataille du XXème siècle. En leurs cernes, ces arbres sont les témoins de notre histoire. Ils ont toute leur place dans la future charpente.

Un chantier de restauration au pied de l’imposant édifice mettrait en valeur les entreprises du patrimoine et les compagnons. Il constituerait un spectacle en lui-même, vitrine vivante du savoir–faire français, attirant immanquablement les curieux du monde entier.

Par sa dimension collective, nationale, historique et symbolique, le projet de la filière forêt-bois fait œuvre d’art immatérielle. C’est un « projet humain, passionnément français », pour reprendre les termes du Président de la République.

Ph Gourmain, Président des Experts Forestiers de France, 

Administrateur de l’interprofession nationale France Bois Forêt et coordinateur amont du projet « France Bois ND de Paris »